Erró chez Carré

Erró, Léger, 1997

Une exposition d’Erró n’est jamais une exposition Erró. Avec lui, c’est systématique : il ne vient jamais seul, mais accompagné. Quelques artistes amis, des personnages historiques et d’autres de fiction le suivent. Ils sont des deux sexes et de tous âges. Quoiqu’ils soient morts, pour certains, ils ont l’air très vivant. Ils parlent toutes les langues ou ils crient. Ils bougent beaucoup et se mélangent volontiers. Ils ont eu des activités variées, les unes honorables, les autres douteuses, d’autres encore criminelles. A vrai dire, il y en a de toutes origines et de toutes espèces. C’est sa règle absolue, sa façon de vivre et de peindre.

Invité à la campagne, chez Louis Carré, il est donc arrivé avec un groupe nombreux. Une occasion pareille de les convier, il aurait été dommage de la laisser passer. Fernand Léger est entré le premier, ce qui est légitime puisqu’il a bien connu le premier propriétaire de la maison, et, naturellement, il n’est pas venu seul lui-même, mais avec son cortège de dames vêtues ou nues. Elles n’ont pas eu le temps de se rhabiller après un déjeuner sur l’herbe ouvrier et libertin. Sur les talons de Léger, est apparu Pablo Picasso, avec son escorte de maîtresses – Dora Maar qui pleure tout le temps, Marie-Thérèse qui sourit sans cesse – et l’homme au chapeau de paille qui n’en finit pas de manger une glace en cornet. Un troisième est entré à son tour, George Grosz, suivi de ses modèles allemandes et américaines, aussi impudiques les unes que les autres. Ce petit monde s’est mis à causer du cubisme, de la Nouvelle Objectivité et aussi du communisme. En entendant ce mot, Mao-Zedong a pressé le pas : il faut dire qu’il arrivait de Milan, à la tête d’une manifestation de prolétaires et paysans radieux. Ils sortaient juste du Duomo, la cathédrale de la ville, où l’on se demande ce qu’ils étaient allés faire. Le Grand Timonier a été stupéfait et un peu fâché de trouver à la porte Arishima Takeo et Dazaï Osamu, romanciers japonais très éloignés du réalisme socialiste. En dépit de leurs désaccords esthétiques et idéologiques, tout allait néanmoins fort bien quand a fondu du haut du ciel une foule d’héroïnes et de héros de bandes dessinées, guerrières et guerriers vivement colorés et visiblement énervés. Il y avait même parmi eux plusieurs monstres dévoreurs, mais Erró les a domptés et ils ont consenti à rester à l’intérieur de leurs contours sans en sortir. Auparavant, il avait su rassurer deux baigneuses de Picasso, effrayées de voir voler si bas un avion d’Alitalia et d’entendre gronder les réacteurs de plusieurs chasseurs bombardiers de l’US Air Force. Pour les faire rire, il leur a présenté les personnages de Walt Disney qui venaient d’entrer et commençaient aussitôt à courir partout sans respecter ni la nudité des dames de Léger, ni la gloire des grands hommes. Ils prétendaient avoir été conviés par Joan Miro, que l’on n’avait pas vu entrer mais qui était bien là, caché derrière eux.

C’est ainsi, une exposition d’Erró : des rencontres incongrues, des foules qui se heurtent ou se mêlent, des célébrités qui côtoient des créatures de fantaisie, des beautés échappées des musées qui se mesurent à des beautés échappées des albums de comics. Parfois, quand il y a trop de monde sur la toile, Erró est bien forcé de rétablir l’ordre et, pour y réussir, a une solution infaillible : il déploie un quadrillage qui ressemble à un filet aux mailles souples. Chacune et chacun trouve à s’y placer, par provenances, affinités ou curiosités : c’est le grand mérite du collage que cette capacité d’organisation. Quand il y a moins de monde sur la toile, un arrangement plus libre est possible, par juxtapositions si l’on peut dire à l’amiable.

C’est ainsi, une exposition d’Erró : un précipité d’histoire et de géographie, de géopolitique planétaire et d’économie des médias, de littérature et de peinture. Et donc ça ressemble très exactement à notre monde, à sa surabondance, à son chaos, à ses désastres, à sa folie.

Philippe Dagen

Article publié à l’occasion de l’exposition Erró chez Carré, Maison Louis Carré, du 17 septembre au 27 novembre 2016